Vendredi 23 juin, aux alentours de 12h00. Nous venons d'apprendre que nous tenterons le Mont-Blanc l'après-midi même. Nous sommes à la fois excités et assomés par cette nouvelle. Ce n'est plus dans un mois, ce n'est plus demain, c'est maintenant... Nous en oublions presque les quatre heures d'escalade de la matinée sur cette satanée falaise de roches. Notre guide nous sort de la torpeur: "Eh les gars, faut vite finir de manger et on se prépare !". Nous nous exécutons et nous retrouvons quelques minutes plus tard à nous ré-équiper à l'extérieur. Le contenu de nos sacs a été réduit au strict minimum. Liquides, quelques barres énergétiques, des protections contre le froid et le soleil, rien d'autre.
Premier pas dans la neige... Nous sommes à l'assaut de notre objectif. Au passage d'une première corniche située au-dessus du refuge, un paysage sublime se dévoile à nos yeux : Une mer de glace fièrement dominée par notre premier obstacle, le Dôme du Goûter, qui culmine paisiblement 500 mètres au-dessus de nous. Une colline aux flancs arrondis recouverts de neige. À pareille altitude, on appelle cela une montagne paraît-il. Nous confirmons. Nous mettrons deux heures à en rallier le sommet dans la douleur. Une douleur qui n'épargnera personne. Pas même Christophe qui fera demi-tour avec Auguste à hauteur des 4200 mètres, dans l'impossibilité de trouver son rythme en raison de la raréfaction de l'oxygène.
Nous continuons notre ascension à trois, Éric, Michel et moi. Nous voici enfin plantés sur les 4300 mètres de ce faux-frère de Dôme du Goûter. Derrière lui, le Mont-Blanc s'offre à nous, avec sa face nord, ses bosses et ses arêtes. Nous découvrons l'ampleur de la tâche qu'il reste à accomplir, ce n'est pas rien. "Bon allez les gars, on va y arriver !"... Éric ne me répond pas... Je l'interroge: "Éric, tu vas bien ?". "C'est vraiment pas terrible là non..." me répond-il péniblement, "vraiment trop mal à la tête...". Ce mal de tête, ce sera notre compagnon le plus fidèle jusqu'au sommet. Une barre sous le front, les tempes qui tapent, les oreilles qui bourdonnent. Mais Éric a un mental et ne lachera pas, je le sais, enfin je l'espère du moins... Je l'encourage, Michel l'encourage, nous repartons.
Nous passons le refuge Vallot et entamons les pentes de la bête. C'est raide, très raide. On ne réfléchit plus, on avance. Chaque pas est une victoire. "Allez Éric, on y est presque !", "Allez, tu ne lâches rien là, on va au sommet !!", le pauvre, je ne sais même pas combien de fois il a dû m'entendre prononcer ces mots derrière lui. Je ne sais même pas s'il les entendait à vrai dire... Nous nous arrêtons à intervalles réguliers, nous nous déshydratons de plus en plus, Éric parle de moins en moins.
"Plus qu'une heure et demie", "plus qu'une heure", "encore une grosse demie-heure"... Nous nous rattachons aux maigres repères que veut bien nous donner Michel. Jusqu'à atteindre cette fameuse arête sommitale, interminable, qui mène aux 4808 mètres tant convoités. Plus que quelques dizaines de mètres, nous ne pouvons plus échouer, nous allons le faire... ça y est, plus rien au-dessus, nous voyons le sommet se découvrir sous nos yeux... De dos Éric me tend sa main, nous nous congratulons. Objectif Mont-Blanc atteint !!!
Il n'existe pas de mots pour vous décrire la sensation incroyable que l'on ressent à se tenir là-haut. Tout ce qui nous pesait depuis de heures, la fatigue, le mal des montagnes, le froid, est balayé en l'espace d'une seconde. Plus rien n'a d'importance. On découvre son visage au soleil et au vent, et l'on regarde... On se remplit la tête de ces images somptueuses qui resteront gravées dans nos mémoires à jamais. Nous resterons une demie-heure au sommet à profiter du spectacle, avant d'entamer la descente, à bout de forces. Mais ce n'est pas grave, c'est fait désormais...
Je crois qu'il existe des moments d'une rare émotion dans une vie, des moments uniques, celui-ci en fait partie, assurément...
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